Les promesses de l’informatique quantique pour la R&D d'EDF

Entre « informatique » et « informatique quantique », un seul mot de différence... et pourtant tout un monde les sépare : à l'échelle des composants de la matière, les lois de la physique sont particulières. Cette « étrangeté » ouvre de gigantesques possibilités pour améliorer les moyens de calcul, une opportunité sur laquelle la R&D d'EDF veille et travaille.

Dans son activité, notamment au sein de la R&D, EDF a recours à de nombreux modèles informatiques très complexes, donc gourmands en temps de calcul. C‘est le cas, par exemple, de l'optimisation de la gestion de la recharge de véhicules électriques, des études probabilistes de sûreté nucléaire, de la simulation de matériaux pour étudier leur vieillissement ou encore de l'amélioration des techniques de machine learning.

Depuis 2018, les capacités de calcul démultipliées que promet l'informatique quantique font donc l'objet d'une veille active et ont donné lieu à de nombreux partenariats au sein de l'écosystème bouillonnant du quantique.

Le projet Informatique et Technologies Quantiques permet à EDF d'identifier toutes les possibilités du calcul quantique et de les décliner pour ses besoins. Il a aussi pour but de veiller à la menace que fait planer l'informatique quantique sur la cryptographie : les algorithmes actuels de type RSA ou courbes elliptiques* ne résisteront pas aux puissances de calcul quantique !

De la physique quantique à l'informatique quantique

À l'échelle de l'atome règnent les lois très particulières de la « physique quantique ». Ces lois sont très différentes de celles de la « physique classique » que nous observons au quotidien. Elles ont été mises en équation par Paul Dirac et Richard Feynman (tous deux Prix Nobel) et de nombreux grands physiciens depuis le début du 20e siècle. Mais ce n'est qu'il y a une trentaine d'années qu'est née l'idée d'exploiter les propriétés quantiques de la matière pour traiter des informations, et bien plus récemment encore que l'on commence à se dire que cela pourrait devenir une réalité !

MAIS CONCRETEMENT C'EST QUOI LE QUANTIQUE ?

Pour l'informatique, deux propriétés quantiques recèlent une promesse de pulvériser tous les records de vitesse de calcul et de transmission des informations : la superposition des états et l'intrication (une intime interconnexion, qui se conserve avec la distance à condition de ne pas être perturbée par les conditions extérieures). Ainsi, si chaque bit physique d'un ordinateur classique ne peut prendre que les valeurs 0 ou 1, un qubit (quantum bit), lui, prend ces deux valeurs « en même temps », par superposition des états. Un système de n qubits se trouvera à un instant donné dans une superposition de 2n états de base (et non plus dans un seul de ces 2n états comme le serait un registre de n bits classiques). Une différence qui donne vite le tournis : il suffit de 8 qubits pour encoder une superposition des 256 valeurs prises par un octet classique, tandis que 300 qubits encodent autant de valeurs qu'il y a d'atomes présents dans l'Univers visible !

En agissant sur les qubits via des « portes quantiques », à l'image des opérateurs logiques (AND, OR, NOR...) que l'on trouve dans nos ordinateurs, on peut manipuler et modifier tous les états quantiques simultanément : un « parallélisme quantique » qui n'a pas d'équivalent en informatique classique... et qui rend accessible des calculs inenvisageables avec les meilleurs supercalculateurs.

LE QUANTIQUE, UN AVENIR PROMETTEUR ?

Des défis encore nombreux

Sur le papier, les possibilités de l'informatique quantique sont vertigineuses, mais encore faut-il la mettre en œuvre ! Quels éléments utiliser pour constituer des qubits ? Comment les lier, les isoler des perturbations extérieures, leur faire faire les opérations logiques désirées ? Et comment lire les résultats ? Autant de questions au centre des recherches de centaines de laboratoires et entreprises dans le monde, et notamment en France.

Pour l'instant, différentes pistes sont étudiées, basées sur l'utilisation de différents objets physiques en tant que qubits. Les principales technologies actuelles reposent sur des supraconducteurs, des spins d'électrons, des atomes froids, des ions piégés ou des photons et fonctionnent pour la plupart à très basse température.

Toutes font face à des problèmes très concrets de mise en œuvre car les systèmes quantiques sont extrêmement sensibles à leur environnement. Toute vibration, rayonnement, variation de température… provoque une décohérence qui projette le système dans un état aléatoire : l'information est immédiatement et définitivement perdue, ce qui induit des erreurs. Pour y « faire tourner » des algorithmes complexes, les physiciens cherchent actuellement à faire cohabiter un nombre suffisant de qubits et à les manipuler.

À ce jour, les meilleurs prototypes comptent environ 50 qubits opérationnels mais il en faut plusieurs centaines pour commencer à faire des calculs intéressants. Sans compter qu'aux qubits logiques exploitables pour le calcul s'ajoutent des qubits supplémentaires pour corriger les erreurs. Ainsi, le stade actuel de développement de l'informatique quantique est désigné par l'acronyme NISQ pour « Noizy Intermediate Scale Quantum computing » c'est-à-dire « Informatique quantique bruitée et de taille intermédiaire ».

Quand saura-t-on isoler un calculateur quantique de son environnement assez longtemps pour qu'il ait eu le temps de faire un calcul massif ? Nul ne sait le dire mais c'est de l'ordre de quelques années.

Ce que l'on sait déjà faire – au prix d'une ingénierie complexe et coûteuse – doit encore être amélioré, au niveau du matériel (pour aller vers un « hardware quantique » ayant des qubits qui soient plus nombreux et aient un « temps de cohérence » plus élevé) comme du logiciel pour disposer d'un « software quantique » ayant un plus faible temps d'exécution des portes quantiques). On pourra alors exécuter des programmes de moins en moins perturbés par le bruit induit par l'environnement du calculateur.

Néanmoins, pour commencer à programmer des algorithmes quantiques – fondamentalement différents de leurs homologues classiques –, il existe déjà des « simulateurs quantiques » qui permettent de réaliser de premiers tests. Au-delà du hardware et du software quantiques, il s'agit de « s'approprier » ses possibilités pour les applications métier : c'est ce que fait la R&D d'EDF.

 

* Les chiffrements RSA et à courbe elliptique sont des algorithmes de cryptographie très utilisés pour échanger des données confidentielles sur Internet.