21 mar 2016

Production décentralisée : le Grand Dijon relance son économie

Atelier Jean-Marie Chevalier, 1er mars 2016 / Compte-rendu 

La nouvelle loi sur la transition énergétique représente une opportunité de développement pour les territoires qui s’en saisissent, notamment via la production décentralisée. C’est le cas du Grand Dijon. La Communauté urbaine mobilise des ressources locales pour mettre en place un système énergétique intelligent, attractif, durable et solidaire, ce qui devrait favoriser la croissance économique. 

Voilà pourquoi Jean-Marie Chevalier, professeur émérite à l’université Paris-Dauphine, y a organisé un atelier. Responsables d’entreprises, acteurs énergétiques et responsables politiques locaux sont donc venus partager leurs expériences et analyses. Il est apparu qu’une gouvernance énergétique décentralisée, comme il en existe déjà en Allemagne, était capable d’insuffler des dynamiques économiques prometteuses. 

Compte-rendu de cet atelier qui s’est déroulé le 1er mars 2016 dans la grande salle du Conseil du Grand Dijon, à Dijon. 
 
Sommaire :
  • Production décentralisée : une chance pour l’économie circulaire dans les territoires
    Pour Jean-Marie Chevalier, cela ne fait aucun doute : « La décentralisation énergétique peut aujourd’hui être considérée comme une tendance inscrite dans l’Histoire ». Lire la suite…
  • Le Grand Dijon : un territoire précurseur dans la prise de conscience
    « Deux raisons m’ont amené à organiser cet atelier à Dijon », raconte Jean-Marie Chevalier. Lire la suite…
  • La décentralisation énergétique a déjà fait ses preuves en Allemagne
    Avec sa nouvelle loi sur la transition énergétique qui met l’accent sur la décentralisation énergétique, la France découvre ce que l’Allemagne expérimente depuis plusieurs années déjà, et avec succès… Lire la suite…
  • La production décentralisée passe par une volonté politique
    Adopter une stratégie énergétique propre aux caractéristiques de son territoire exige cependant un changement d’attitude de la part des élus locaux. Lire la suite…
  • Des partenaires énergétiques accompagnent les territoires 
    Identifier une stratégie énergétique la plus à même de répondre à des ressources et des besoins locaux est une étape. Reste ensuite à la mettre en œuvre. Lire la suite…
  • Une production décentralisée territoriale pour relancer l’économie locale 
    En choisissant de développer un réseau de chaleur principalement alimenté par de la biomasse, la Communauté urbaine du Grand Dijon a permis à la filière bois, importante dans la région, de prendre de l’envergure.  Lire la suite…
  • La production décentralisée : des exemples concrêts
    Jean-Marie Chevalier avait invité deux entreprises à la « success story » particulièrement originale à venir présenter leur activité : IDEM et  Infineo-Coca-Cola Entreprise. Lire la suite…
  • La dynamique vertueuse d’une stratégie managériale respectueuse de l’environnement
    La période de transition énergétique dans laquelle la France s’est lancée réjouit Didier Château, directeur associé chez Synergence/Deloitte Développement Durable. Il y voit l’opportunité d’adopter des modes de fonctionnement différents : décloisonnés, ouverts aux approches transversales et à l’intelligence collaborative. Lire la suite…
  • Décentralisation énergétique : voir global à l’échelle locale
    « Le positionnement du projet énergétique de territoire est une étape à ne pas rater », conclut Jean-Marie Chevalier. Lire la suite…

Production décentralisée : une chance pour l’économie circulaire dans les territoires

Pour Jean-Marie Chevalier, cela ne fait aucun doute : « La production décentralisée de l’énergie peut être considérée comme une tendance inscrite dans l'Histoire ». La preuve : elle figure en bonne place dans la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte ; elle a été revendiquée par les villes au moment de la COP21 ; elle est facilitée par le mouvement européen de libéralisation des marchés et le développement des nouvelles technologies ; elle est poussée par une volonté citoyenne d'intervenir davantage dans la définition du cadre de la vie quotidienne. D’ailleurs, elle commence à s’incarner, ainsi que le remarque Jean-Marie Chevalier : « La production décentralisée se traduit par l'insertion d'un supplément d'intelligence dans les systèmes énergétiques existants et invite à l’innovation sous toutes ses formes ». 

Le Grand Dijon : un territoire précurseur dans la prise de conscience

« Deux raisons m’ont amené à organiser cet atelier à Dijon », raconte Jean-Marie Chevalier. « Tout d’abord, c’est à Dijon, au cours d’un débat sur la transition énergétique, que j’ai pris conscience de l’opportunité que la loi allait représenter pour les territoires ». La deuxième raison est liée à une Convention d’accompagnement signée entre EDF et les 24 communes, rassemblant 252 000 habitants, qui font partie du Grand Dijon. « J’ai été impressionné par les termes utilisés par cette Convention affichant l’ambition de rendre la Communauté urbaine intelligente, attractive, durable et solidaire ». 

En clair, cette Convention va favoriser les innovations, économiques et énergétiques, venant de la base locale et non plus d’un sommet extérieur au territoire. La production décentralisée est une aubaine pour le territoire du Grand Dijon, ainsi que le souligne Jean-Marie Chevalier : « Tout ce qui peut être développé localement est voué à créer des emplois non délocalisables et donc à mettre le territoire à l’abri ». 

La décentralisation énergétique a déjà fait ses preuves en Allemagne

Avec sa nouvelle loi sur la transition énergétique qui met l’accent sur la production décentralisée, la France découvre ce que l’Allemagne expérimente depuis plusieurs années déjà, et avec succès, ainsi que l’a démontré David Alexandre, directeur délégué de Tilia1 : « La politique fédérale place l’échelon communal au cœur de la politique de la transition énergétique. Ainsi les Stadtwerke, qui remontent pour la plupart à la première moitié du 20e siècle, gèrent la distribution d’électricité, de gaz, de chaleur et d’eau potable ». La problématique énergétique prend donc pour base une réflexion approfondie sur les scénarios d’évolution de la demande locale. Autre particularité du système allemand : la mobilisation citoyenne. « Les Stadtwerke échangent avec toutes les personnes concernées, et pas seulement avec les acteurs du système énergétique », remarque David Alexandre. Avant d’ajouter que seule l’action au niveau territorial permet de mettre en cohérence quatre objectifs : 
1.    La valorisation des ressources et les intrants locaux
2.    La production énergétique décentralisée
3.    Le réagencement des usages des différentes énergies
4.    L’optimisation énergétique des infrastructures (transports, industrie, bâtiments…) et des autres grands cycles (déchets, eau, assainissement…)

1 Tilia est une entreprise franco-allemande créée en 2009, à partir d’une expérience européenne et d’une vision commune de la modernisation des services publics. Son action vise à permettre aux établissements et entreprises publics, nationaux ou locaux, aux collectivités - métropoles, villes, régions, et aux autres services publics et industries - en Europe de réaliser des progrès tangibles dans les domaines de l’énergie, de l’eau, de l’environnement et des déchets, tout en améliorant l’efficacité de leurs systèmes de gestion.

La production décentralisée passe par une volonté politique

Adopter une stratégie énergétique adaptée aux caractéristiques de son territoire exige cependant un changement d’attitude de la part des élus locaux. « Il faut accepter de prendre son destin en main et de ne plus le confier à des acteurs expérimentés qui s’occupent de tout », relève Jean-Patrick Masson, conseiller communautaire du Grand Dijon, délégué au patrimoine à l’environnement et aux réseaux. 

Autre préambule indispensable à la production décentralisée : le territoire doit identifier les besoins de ses habitants et usagers. En l’occurrence, la Communauté urbaine (Cu) du Grand Dijon s’est retrouvée face à une demande sociale forte de prise en compte de la précarité énergétique de nombreux foyers. 

Le territoire doit aussi évaluer et valoriser ses ressources locales. Dans le cas du Grand Dijon, il y a de l’exploitation forestière et une usine d’incinération. C’est ce qui a amené la Cu, pour mettre en place un système de production décentralisée, à choisir l’option d’un réseau de chaleur alimenté à 60 % par de la biomasse - des plaquettes forestières - et à 20 % par de la récupération de chaleur fatale provenant de l’usine d’incinération. 

« Pour décider de raccorder les bâtiments de l’ensemble du territoire à ce réseau de chaleur, il a fallu une volonté politique forte », souligne Jean-Patrick Masson. Et donc des élus sûrs de leurs choix, soutenus par les usagers et habitants du territoire. Le pari a été gagné : en 2015, la Cu du Grand Dijon a été labellisée Cit’ergie2 par l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME). 

2 Ce label indique que le territoire a atteint 50 % de son potentiel en matière de lutte contre le changement climatique. Le Grand Dijon fait désormais partie des 20 collectivités labellisées Cit’ergie en France, parmi les 81 engagées dans la démarche.

Des partenaires énergétiques accompagnent les territoires

Bâtir une stratégie énergétique la plus à même de répondre à des ressources et des besoins locaux est une étape. Reste ensuite à la mettre en œuvre. Pour y parvenir, la Cu a eu besoin de compter sur des partenaires solides. « Un territoire ne peut rien sans la présence et l’accompagnement d’entreprises spécialisées », reconnaît Jean-Patrick Masson. À la suite d’un appel d’offres, c’est à l’entreprise Dalkia, filiale d’EDF, que le Grand Dijon a confié la mission de concevoir, de réaliser, de financer, de faire fonctionner et d’entretenir le réseau de chaleur pour une durée de 25 ans. « 40 M€ ont été investis par Dalkia pour la construction des chaufferies et 30 km de canalisations du réseau », explique Hervé Monnin, responsable Grands Comptes chez Dalkia. Au Sud du territoire, une chaufferie bois, qui  héberge trois chaudières biomasse de 11 MW, ainsi que des équipements de traitement des fumées, assure près de 60 % des besoins en chaleur du réseau. Au Nord, l'usine d'incinération délivre de la chaleur récupérable à partir de son process et dispose d'une chaufferie gaz en appoint de l'usine (5 MW). Ce réseau de chaleur auquel sont raccordés 20 000 équivalents logements et de nombreuses entreprises et institutions comme le centre hospitalier, l'université de Bourgogne ou le nouveau rectorat, permet d’éviter à la Cu de rejeter dans l’atmosphère 37 000 tonnes de CO2 par an.

Une production décentralisée territoriale pour relancer l’économie locale 

En choisissant de développer un réseau de chaleur principalement alimenté par de la biomasse, la Cu du Grand Dijon a permis à la filière bois, importante dans la région, de prendre de l’envergure. Avec la décentralisation énergétique, « nous avons aidé les entreprises à structurer leurs méthodes de fonctionnement », se réjouit Patrick Michel, directeur régional du groupe Coriance. 

Sans compter que le développement de ce réseau de chaleur a nécessité la contribution d’entreprises locales. « Nous avons eu besoin des ressources locales, plomberie, génie civile, etc. pour réaliser le projet », explique Hervé Monnin, responsable Grands Comptes chez Dalkia. 

Par ailleurs, l’orientation énergétique prise par la Cu a envoyé un message fort aux investisseurs : un message d’ouverture à la nouveauté et de grande capacité d’accueil aux projets innovants. « Non seulement la Cu a prouvé qu’elle avait une vision pour elle-même, mais qu’elle était capable de la soutenir », analyse Jean-Patrick Masson. « L’adoption d’une politique énergétique propre a aussi démontré sa détermination à se tourner vers des solutions d’avenir. C’est un attrait pour des entreprises ». La preuve : le territoire dijonnais compte aujourd’hui beaucoup d’entreprises innovantes. 

La production décentralisée : des exemples concrêts

Jean-Marie Chevalier avait invité deux entreprises à la « success story » particulièrement originale à venir présenter leur activité. 

1.    Le groupe ID’ÉES : l’isolation en production décentralisée 

Le groupe ID’ÉES, d’origine dijonnaise, développe des activités qualifiantes et créatrices de main d’œuvre, tout en favorisant l’insertion professionnelle. « Chaque année, le groupe salarie environ 4 000 personnes et obtient un taux de sortie vers l’emploi durable de 64 % en moyenne », relève Christian Marie, directeur chez IDEM, l’une des huit sociétés que compte le groupe. Innovation Développement Éco-Matériaux (IDEM) porte bien son nom : l’entreprise a en effet développé le premier isolant à partir de rebuts de carton et de bois. Il s’agit de la ouate de cellulose Novidem dont les performances d’isolation thermique et phonique sont supérieures ou égales aux produits existants. « Non seulement nous produisons un matériau biosourcé, innovant, issu de l’économie circulaire, aux performances techniques, environnementales et sanitaires étonnantes, mais nous développons une main-d’œuvre qualifiée ». En effet, appliquer cet isolant requiert des savoir-faire spécifiques. Voilà pourquoi l’entreprise investit aussi dans la formation de compagnons. 

2.    Infineo Coca-Cola Entreprise : le recyclage décentralisé

Être le principal producteur et distributeur de boissons rafraîchissantes sans alcool en France, qui met des centaines de millions de bouteilles en circulation, donne des responsabilités environnementales. C’est ce qui a amené Coca-Cola Entreprise, toujours dans une logique de production décentralisée, à réaliser une joint-venture avec Infineo, une petite usine de revalorisation des déchets en plastique et de production de polytéréphtalate d'éthylène (PET) recyclé située en Côte-d’Or. 

En investissant 8,7 millions d’euros dans Infineo, Coca-Cola Entreprise a financé l’installation d’une nouvelle ligne de recyclage des bouteilles en plastique et, par là-même, augmenté de 70 % sa capacité de production. « L’usine est désormais en mesure de générer 48 000 tonnes annuelles de PET, et de ce fait, la proportion de PET recyclé dans les bouteilles Coca-Cola a pu être portée à 34 % », raconte Alexandra Guyon, responsable du centre Infineo. 
 
Coca-Cola Entreprise s’est par ailleurs engagée à acheter du plastique recyclé à l’entreprise bourguignonne pour l’introduire dans ses bouteilles durant huit ans. 
Le sens de la responsabilité environnementale de Coca-Cola Entreprise ne s’arrête pas là. Sachant que seuls 50 % des conditionnements PET prennent le chemin du tri, Infineo a développé un projet pédagogique en lien avec le rectorat de Dijon, pour sensibiliser les jeunes au respect de l’environnement et à l’adoption de gestes responsables. 

La dynamique vertueuse d’une stratégie managériale respectueuse de l’environnement 

La période de transition énergétique dans laquelle la France s’est lancée réjouit Didier Château, directeur associé chez Synergence/Deloitte Développement Durable. Il y voit l’opportunité d’adopter des modes de fonctionnement différents : décloisonnés, ouverts aux approches transversales, à l’intelligence collaborative et à la production décentralisée. 

« L’appropriation de la question énergétique est un vecteur de renouvellement de l’action politique et du rôle des territoires ». Ceux-ci s’en sortiront d’autant mieux qu’ils auront soutenu les innovations et les expérimentations en développant des espaces de coopération, notamment entre les grandes et les petites entreprises. Pour Didier Château, l’avenir appartient aux territoires qui sauront soutenir les entreprises et aux entreprises qui intégreront à leurs valeurs celle du respect de l’environnement. « Les investisseurs attribueront de plus en plus de valeur économique aux orientations prises par une entreprise pour minorer son impact sur l’environnement, maîtriser son énergie, protéger la santé de ses salariés », annonce-t-il.  

Décentralisation énergétique : voir global à l’échelle locale 

« Le positionnement du projet énergétique de territoire est une étape à ne pas rater », conclut Jean-Marie Chevalier. « L’exemple de la Communauté urbaine du Grand Dijon, qui a trouvé le bon positionnement, montre qu’à tous les niveaux des chaînes de valeur - technologie, organisation, financement, modes de gouvernance, production décentralisée - sont venus se greffer des suppléments d’intelligence ». Et de souligner que la transition énergétique représente non seulement une opportunité exceptionnelle pour l’économie circulaire, mais aussi pour l’intelligence démocratique. 

Yves Chevillon, directeur commerce EDF pour la région Est, s’enthousiasme sur le fait que l’intelligence énergétique se situe de plus en plus en région. « Mais pour qu’un territoire puisse se réapproprier son énergie, il doit à la fois tenir compte d’un ensemble de données géographiques, économiques, démographiques... et identifier des solutions locales ». En bref, développer une vision globale à l’échelle locale. 
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