Interview Publié le 18/08/2021

Michael, sur la route du Pacific Crest Trail


Michael, 38 ans est « innovation officer » chez Framatome. Il a décidé d’entamer le Pacific Crest Trail, le chemin des crêtes du Pacifique, un sentier de grande randonnée qui traverse l’ouest des Etats-Unis depuis la frontière mexicaine jusqu’à la frontière canadienne, soit 4 260 km à pied. Convaincu depuis toujours qu’il faut « élargir sa zone de confort pour avancer », cette aventure lui aura appris à voir la vie autrement.

Enfant, Michael, 38 ans, rêvait de se retrouver dans le film « Apollo 13 » en train de préparer la mission spatiale du même nom : « Je voulais être comme les ingénieurs qui se retrouvent autour de la table et à qui l'on demande de trouver la solution pour faire rentrer le filtre rond dans l'embout carré pour sauver les astronautes ! » Résoudre les problèmes, cela semblait être un beau programme pour celui qui passe son enfance en Allemagne avec son frère et ses parents, tous deux postiers. « Mon père était à la poste aux armées, il s'occupait de distribuer le courrier aux militaires. Tous les trois ans, nous changions de base en Allemagne. » À 9 ans, retour en France et cap sur l'Alsace.


Agrandir sa bibliothèque

Bon en sciences, Michael passe un bac S, puis s'inscrit en prépa, pour être finalement reçu à L'Ecole polytechnique. Là, le grand timide qu'il est doit s'ouvrir aux autres : « J'ai découvert un monde nouveau, à part, celui de la bourgeoisie parisienne dont je n'avais aucune idée en arrivant de ma province. Ajoutez 1/5ème d'élèves étrangers venus du monde entier, cela agrandit l'horizon… » S'ouvrir aux autres et élargir sa « bibliothèque humaine, tel sera dès lors le credo de Michael. « Je suis convaincu que l'on a tous une zone de confort et qu'il faut se forcer à en sortir pour l'élargir. Parce que je suis un grand timide, je me suis toujours forcé dans ce sens… » L' « X » terminée, Michael s'oriente vers le conseil... Encore un moyen de sortir de sa coquille ?

Le couteau suisse du consulting

En tous cas, une façon d'étancher un peu sa curiosité. Pendant huit ans, il touche à tous les sujets et les secteurs : « J'ai fait notamment de la stratégie, de la logistique, du système d'information, de l'innovation et cela dans des secteurs aussi différents que l'aéronautique, l'automobile, les spiritueux, le sport, et même la charcuterie ! J'étais le couteau suisse de l'équipe et j'adorais ça. » À l'époque, il travaille dans différentes petites agences de consulting « pour avoir davantage d'autonomie que dans des entreprises de plus grande taille. » En 2014, il quitte PEA consulting, filiale conseil du groupe Areva, avec le projet de reprendre une petite usine industrielle à Rouen qui fabrique des outils à main pour le travail du cuir.

« J'avais l'esprit entrepreneur et, en parallèle du conseil, j'ai travaillé six mois dans l'usine pour en prendre la direction. »

Finalement, l'affaire ne se fait pas et Michael cherche un autre « projet concret ». En attendant, il devient consultant à son compte dans l'aéronautique pendant deux ans, déménage à Lyon et décide finalement de monter un café en franchise avec un ami. « J'ai trouvé les financements, le local, mais le jour de la signature, alertés sur un problème insoluble, nous avons dû abandonner. J'ai failli y perdre ma chemise ! », explique-t-il.... Mais Michael garde l'esprit d'aventure, et pour lui, les échecs n'en sont pas… « On en apprend plus que des réussites ! »

POUSSER L'INNOVATION

« J'ai entendu dire qu'ils cherchaient un directeur adjoint de l'innovation chez Areva, j'ai postulé ». Poussé par sa curiosité et aussi son envie de résoudre des problèmes, il se dit que l'innovation est un bon moyen. « J'aime la créativité et la technique. J'ai défendu chez Areva un positionnement différent de ce dont ils avaient l'habitude. Il y a classiquement deux écoles pour l'innovation « corporate » : soit penser que cela dessine le futur d'un groupe, soit qu'elle se met au service des entités pour innover. J'ai penché pour la deuxième solution. Comme l'innovation était très technique, portée par des ingénieurs, j'ai voulu davantage la rapprocher d'un aspect plus business et la rattacher à la direction marketing qui est finalement devenue la direction marketing et innovation. » Un changement dans les méthodes, mais aussi dans l'état d'esprit des salariés, qui s'opère peu à peu. Michael met en place le Lab innovation d'Areva à Lyon, « le Spot » en 2017. Un an plus tard, lorsqu'Areva devient Framatome, Michael travaille encore plus étroitement avec EDF. Puis, début 2019, il décide de larguer les amarres.


Tirer un trail sur le passé


A ce moment, Michael vit un tsunami dans sa vie personnelle. Il vit un divorce très douloureux et fait tout pour ne pas tomber, pour s'accrocher tous les jours : « J'ai ressenti le besoin de partir, de me sauver dans les deux sens du terme… » En bon consultant, il analyse donc une pile de magazines d'aventures pour partir loin, et vite. « Je suis tombé sur le Pacific Crest Trail, le chemin des crêtes du Pacifique, un sentier de grande randonnée qui traverse l'ouest des États-Unis depuis la frontière mexicaine jusqu'à la frontière canadienne, soit 4 260 km à pied. » L'aventure traverse la Sierra Nevada et culmine à 4 421 mètres d'altitude. Cela n'effraie pas Michael qui aime aller dans les Alpes marcher. Mais pour ce voyage, pas question de mettre la solitude à l'honneur :
« J'ai choisi ce trail pour son aspect social, pour rencontrer des gens. Très populaire, il y a même une loterie pour avoir le droit d'aller marcher. Je me suis décidé en me disant que si je décrochais ma place, ce serait un signe du destin ! »
Bingo, Michael enfile son sac-à-dos pour cinq mois. « Pour le départ, les randonneurs se regroupent chez les « trail angels », les habitants qui nous ouvrent leur porte le premier jour. J'ai eu la chance de faire vite la connaissance de deux Hollandais, avec qui j'ai finalement effectué tout le voyage ! » Ce premier jour reste mémorable : « A 15 heures, tout le monde s'arrête au fond de la vallée car la montée est rude. Nous avons décidé de continuer ensemble ! » Au fur et à mesure, le noyau s'agrandit : « J'ai fait de la haute montagne avec un trader Texan de 49 ans, la deuxième moitié du trajet avec un Israélien de 20 ans qui terminait son service militaire, et sur la dernière partie, une Danoise de 20 ans est venue nous rejoindre. »

Coca au milieu du désert

Les rencontres sont parfois surprenantes. « Dans l'Oregon, après 40 km sans source d'eau, nous n'en pouvions plus. Tout à coup, au milieu d'une route en terre, nous découvrons des jerricans d'eau disposés par les habitants alentours. Mais quelqu'un dit « Je tuerais pour un coca frais ». Au même moment, on entend vrombir une voiture au loin. Et hop ! Une personne sort de son coffre huit cocas, des pastèques, des tomates, du basilic. La « bonne âme » était là pour faire connaissance avec nous parce que sa sœur apportait de l'eau ici. » Michael décide de prendre toutes les adresses des gens qu'il rencontre sur la route. « Eux aussi ils font partie de l'aventure ! Je leur ai envoyé à tous une carte postale pour qu'ils sachent que nous avions réussi ! » Les trails ne sont pourtant pas non plus de longs fleuves tranquilles. La cheville de Michael lâche dans la section la plus ardue, à plus de 3 000 mètres d'altitude. « J'ai souffert chaque pas sur 100km, mais après une semaine de repos, j'étais reparti. » Autre moment dur : trois jours de pluie diluvienne. « Nous étions à quelques jours de marche de Vancouver, au milieu de la forêt. La fin était proche, on a tenu bon ! » Michael se dit alors que cette citation, attribué au Bouddha, et lue en chemin, pourrait s'avérer vraie : « La douleur est inévitable, mais la souffrance n'est qu'optionnelle ».

« Ne pas tomber amoureux du plan »

L'aventure lui aura appris encore plus à élargir sa zone de confort. « On se rend compte qu'elle peut être énorme. Cela m'a appris que si un objectif paraît inatteignable, il faut le découper en petit bouts pour que cela paraisse faisable. Cela m'a appris à ne pas tomber amoureux du plan - il faut savoir en changer sans état d'âme, mais pas de but ! » Cela lui aura aussi sans doute appris que ce qui est facile n'a pas forcément de saveur. « J'ai fait un cheminement personnel et je me suis ouvert peu à peu. Je suis parti affectivement de très bas. Mes coéquipiers m'ont donné le « Trail name » de « Bright side », je devais apprendre à voir le bon côté des choses, toujours et en tout. Et cela s'est vérifié puisque je suis tombé amoureux de la Hollandaise avec qui je marchais ! » Le chemin de reconstruction passe aussi par un retour à l'essentiel. « Sur la route, on relativise énormément, alors de retour au travail, je savais mieux gérer et ma vie et les urgences professionnelles… ». Lors du premier confinement, Michael décide de prendre la plume pour raconter son aventure, qu'il publie en auto-édition. Chez Framatome, les collègues l'ont suivi sur les réseaux sociaux, « les alternants étaient là pour transmettre mes posts et tenir au courant tout le monde ! » Quelques cinq mois plus tard et pas mal de barbe en plus, le voici de retour au bureau. Serait-il revenu dans sa zone de confort ? « Bien sûr que non, et je suis bien décidé à repartir pour traverser la Nouvelle-Zélande et de nouveau les États-Unis. » Cette fois-ci, ce sera en couple.

Son parcours en quelques dates :


2008 : Sort de l' »X »

De 2011 à 2015 : Consultant en management pour PEA consulting, filiale d'Areva, puis consultant à son compTE

2016 : EMBAUCHé  CHEZ AREVA COMME DIRECTEUR ADJOINT DE L'innovation, PUIS COMME
« innovation officer »

2019 : Départ sur le Pacific Crest Trail

2021 : Publication du livre « Tirer un trail sur le passé »


Texte : Sophie Guichard