15 oct 2014

Le concours Architecture Bas Carbone d’EDF favorise la réflexion prospective

Interview de Luc Poux de Naud & Poux Architectes

Le titre du dossier que vous avez présenté au concours Architecture Bas Carbone d’EDF 2012-2013 est « Paris 2072 ». Pourquoi ?

Il y a une dizaine d’années, l’émergence de labels, certifications, normes et réglementations de toutes sortes en matière de qualité environnementale et d’efficacité énergétique – parfois dans une certaine cacophonie – a contribué à la prise de conscience des enjeux d’un développement bas carbone. Les résultats sont positifs. Beaucoup de chemin a été parcouru et les bâtiments neufs construits aujourd’hui sont globalement vertueux. L’immeuble de 68 logements sociaux de la RIVP (Régie Immobilière de la Ville de Paris) situé 134 boulevard Davout Paris 20e auquel le jury du concours Architecture Bas Carbone d’EDF a décerné une mention « prospective urbaine » a été d’emblée conçu pour être certifié HQE (Haute Qualité Environnementale), labellisé BBC (Bâtiment Basse Consommation) et répondre aux critères du Plan Climat de la Ville de Paris. Ses émissions de gaz à effet de serre étaient déjà en dessous des 5kg CO2/m2/an. Le concours nous a permis d’aller plus loin, d’engager une réflexion à un autre niveau, celui de l’énergie grise1, qui est à notre avis désormais le véritable « réservoir » en matière de démarche bas carbone. Le projet du boulevard Davout s’insère dans le cadre du renouvellement urbain de la zone comprise entre le boulevard et le périphérique, de la porte de Bagnolet à celle de Montreuil. Les 68 logements sociaux sont destinés à reloger une partie des familles qui doivent quitter les barres de la cité Python Duvernois situées en bordure du périphérique. Ces bâtiments vétustes et énergivores construit dans les années 50 vont être détruits en 2017 parce qu’il est impossible de les transformer. En termes d’impact carbone, leur démolition va « coûter » l’équivalent de 18 années de consommation énergétique du futur 134 boulevard Davout. Si ces anciens immeubles de logements doivent être démolis soixante ans plus tard faute de pouvoir les faire évoluer, s’adapter à d’autres usages, comment faire pour que le boulevard Davout continue à rendre de bons et loyaux services dans soixante ans, en 2072 ?

Quelles sont, à votre avis, les mutations auxquelles les bâtiments devront s’adapter ?

L’accroissement démographique, l’allongement de l’espérance de vie, l’éclatement de l’habitat lié au développement de nouveaux modèles familiaux (familles monoparentales, recomposées,…), la densification des espaces urbains, de nouveaux modes de vie comme le télétravail, le recul déjà engagé de la voiture individuelle au profit des modes de transport doux,… au fil de l’eau, les maitres d’ouvrage devront adapter les bâtiments aux mutations de la structure sociale.En l’espace de vingt ans, notre agence a construit de nombreux bâtiments neufs, mais nous avons également beaucoup travaillé en rénovation lourde. De cette expérience nous avons tiré le constat qu’il est beaucoup plus facile de transformer un immeuble de logements de type haussmannien qu’un immeuble construit après la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi ? Ne disposant pas d’outils de calcul, les architectes du XIXème siècle et du début du XXème siècle se réservaient des marges importantes, par exemple, pour déterminer le dimensionnement des fondations. Il est donc possible d’accroitre la charge si la mutation de l’immeuble vers d’autres usages (immeuble de bureaux, hôtel, résidence pour personnes âgées,…) le nécessite. Le savoir-faire n’étant à l’époque pas encore totalement industrialisé, la structure de ces ouvrages est relativement malléable. Les hauteurs sous plafond conséquentes permettent de faire passer les réseaux et de rendre le bâtiment intelligent. A contrario, la structure, les hauteurs, tous les éléments des immeubles construits à partir des années 50-60 ont été calculés de manière tellement précise par rapport aux usages auxquels ils étaient destinés que les constructions sont aujourd’hui plus difficilement transformables. Il est facile de constater en se promenant dans Paris que les parkings sont vides et nos clients nous confirment que la demande a considérablement chuté. Mais que faire d’espaces dont la hauteur maximale est de 2,5 mètres ? Ce sont toutes ces questions que le concours Architecture Bas Carbone d’EDF nous a permis de mettre à plat.

Quelles solutions avez-vous préconisées pour que le futur 134 boulevard Davout puisse connaître d’autres vies ?

De nombreuses pistes ont été explorées et nous avons étudié et chiffré dans le cadre du concours les 5 ou 6 solutions qui nous paraissaient les plus intéressantes. Parmi celles-ci la mutabilité des espaces, l’évolution des sous-sol et la surélévation – les trois solutions directement liées à l’évolutivité et à la durabilité du bâtiment – représentent respectivement un surcoût budgétaire 58, 17 et 101 €/m2 par rapport au budget initial qui était de 2300 € HT/m2. Prenant le parti de modifier la structure initiale du bâtiment, nous avons opté pour une structure poteau-poutre qui permet de modifier aisément le cloisonnement, augmenté la charge d’exploitation des planchers courants pour faciliter l’installation de programmes divers pouvant nécessiter du matériel lourd, abandonné les escaliers hélicoïdaux initialement prévus au profit d’escaliers conformes à la réglementation applicable pour une éventuelle création d’un ERP (Etablissement Recevant du Public) dans les niveaux. La première hauteur de sous-sol a été augmentée de 1,5 mètres pour en permettre la transformation. A terme relativement proche, de nouveaux programmes comme une supérette ou une salle de sport pourront ainsi s’installer au sous-sol et un centre médical multispécialistes, par exemple, sur un étage. De plus, la structure globale (fondations et descentes de charge) a été renforcée autorisant la construction d’étages supplémentaires. Le maître d’ouvrage a fait le choix de cette option sur-élévation, anticipant d’éventuelles futures évolutions réglementaires. Le 134 boulevard Davout sera un des premiers immeubles parisiens – sinon le premier – conçu avec un potentiel de sur-élévation.

Quel est à votre avis le mode de créativité à promouvoir en priorité ?

On dit aisément que l’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas en référence à la performance énergétique des enveloppes ; il en est de même pour l’énergie grise. Il existe très amont des projets, des choix, des décisions qui ont un impact direct sur notre empreinte carbone. La politique foncière qui est un sujet complexe, prend tout à coup, avec la conscience environnementale, un caractère de premier ordre. D’une décision politique de faire, déplacer, reconstruire, rénover dépend le bilan carbone de chaque projet. Osons la rénovation, la transformation, le transfert et toute autre forme de créativité programmatique, urbaine visant à limiter nos impacts sur l’environnement. La politique foncière de la ville durable s’entend à l’échelle globale du territoire. Vingt ans d’expérience dans les domaines aussi variés que la construction neuve, la rénovation, la réhabilitation lourde, la démolition-reconstruction nous ont convaincus de la nécessité d’inventer, pour chaque programme, un scénario de projet adapté et peu consommateur d’énergie. « Apporter sa pierre à l’édifice » c’est accepter d’inscrire son action dans le prolongement des projets antérieurs, se glisser dans un existant qui a encore beaucoup à dire, beaucoup à donner, si tant est qu’on soit capable d’inventer une nouvelle histoire, un nouveau projet inscrit dans sa modernité, dans sa contemporanéité.

1 L’énergie grise est la somme de l’énergie dépensée de la phase de conception d’un produit à son recyclage ou à sa destruction.

 

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