30 nov 2015

Lutte contre la précarité énergétique - Mobiliser les énergies

Comment lutter concrètement contre la précarité énergétique ? A Bordeaux, élus, entreprises, bailleurs sociaux et professionnels de santé conjuguent leurs efforts et explorent d’autres voies pour faire reculer ce fléau social. Alexandra Siarri, adjointe au maire de Bordeaux en charge de la cohésion sociale et territoriale ; Christophe Adam, médecin généraliste, administrateur de Médecins du Monde-France et universitaire ; François Cornuz, Directeur général de Domofrance, principal bailleur social aquitain et Philippe Benichou, chargé de mission Economie solidaire d’EDF partagent leur expérience. 
 
A l’échelle de l’agglomération bordelaise, Alexandra Siarri, l’élue en charge de la cohésion sociale et territoriale, évoque « 13 000 foyers concernés par la précarité énergétique. » Difficile pourtant d’évaluer précisément leur nombre car, paradoxalement, « ces personnes ne sont pas forcément en situation de précarité sociale » et échappent du coup aux radars des services sociaux : « On retrouve des propriétaires occupants, de plus en plus de familles monoparentales et même des personnes aux revenus, disons, corrects qui ont du mal à payer leur facture d’électricité ou qui renoncent à se chauffer pour ne pas se retrouver en situation d’impayés ». Des situations disparates, difficiles à cerner pour les partenaires sociaux et même les professionnels de santé.

Un phénomène difficile à appréhender

Le Dr Christophe Adam reconnaît n’avoir pris conscience que tardivement de l’ampleur du phénomène : « Ça fait quinze ans que je travaille sur des missions en France avec Médecins du Monde : la mission saturnisme, les squats de Roms, les SDF… Mais cette question de la précarité énergétique n’a jamais émergé ». Un regret permanent pour ce spécialiste des questions de médecine sociale, par ailleurs enseignant à la faculté de Bordeaux : « C'est tout l'enjeu de se dire pourquoi un sujet aussi important n'émerge pas… »
Plus globalement, le thème de la santé sociale a bien du mal à mobiliser le monde médical : « Pour créer un axe santé social au département de médecine générale de l’Université de Bordeaux, ça m’a demandé dix ans de militantisme ! » Au sein de Médecins du Monde, Christophe Adam a lancé un groupe « Santé Environnement »  « mais nous ne sommes que quatre ou cinq membres, autrement dit peanuts ! »
L’engagement du médecin bordelais n’est pourtant pas passé inaperçu. Adjointe au maire en charge de la cohésion sociale, Alexandra Siarri l’a d’abord sollicité pour donner des conférences sur le thème de la précarité en compagnie d’autres militants de la société civile. L’association « Les bruits de la rue » est née en 2011, premier pas d’un travail transversal. Le Dr Adam en a tiré cette leçon: « Pour bouger sur ces sujets là, il faut unir des différences, un espace politique, surement une entreprise et un espace militant associatif. Si on ne change pas nos grilles de lecture, si on reste chacun sur nos périmètres, nos légitimités et si on ne prend pas le risque de la rencontre, on ne va pas trouver les espaces d'innovation et de mobilisation ».
 

Un partenariat  exceptionnel

Ces « espaces », il en existe aujourd’hui quelques-uns à Bordeaux, à l’instar du PIMMS, le « Point Information Médiation Multi Service », créé en novembre 2013 à deux pas de la gare. Lieu convivial, ouvert à tous et sans rendez-vous, le PIMMS regroupe des médiateurs formés par l’ensemble des partenaires : des opérateurs de service public, le bailleur social Domofrance, des associations et des entreprises comme EDF. Un partenariat exceptionnel entre public et privé qui favorise une « agilité d’action», se félicite Philippe Benichou, chargé de mission EDF et président du PIMMS. Alexandra Siarri revient sur la genèse du projet : « On a cherché à apporter une réponse globale aux personnes en difficulté, de la manière la plus directe et la moins culpabilisante possible.  Ne plus systématiquement les obliger à aller vers nous, vers nos protocoles, nos dispositifs ».
Car l’accès aux aides sociales se révèle « un parcours du combattant » dénonce Christophe Adam : « Vous avez 40 000 dispositifs qui sont totalement sous-utilisés ! En France on parle beaucoup d'abus et finalement, quand on regarde les statistiques, les dispositifs ne sont pas utilisés. Les gens, les pauvres, n'abusent pas. Souvent, on a du mal à les mobiliser. On leur impose des normes mais on ne les écoute pas. On ne les rend pas partenaires des projets. On dépense un argent fou et c'est totalement inefficace. » 

Accompagner et informer

Pour simplifier les procédures, y compris à l’échelle de la municipalité, Alexandra Siarri reconnaît que cela va prendre du temps : « Tout est excessivement cloisonné. On a des directions qui s'occupent du bâti, de l'aménagement urbain, du logement, d'autres qui s'occupent du social, de l'accompagnement des publics et depuis 20 ans, des directions du développement durable. On parle des mêmes individus, des mêmes citoyens d'un territoire, mais les entrées sont différentes. Pour aborder la précarité énergétique, il faut déjà partager un chiffre. »
 
Pour François Cornuz, directeur général de Domofrance, la lutte contre la précarité énergétique dépasse largement la seule question de la réduction des factures. Il raconte une anecdote. Alors qu’il se rend dans de nouveaux logements sociaux BBC (Bâtiments Basse Consommation), le voilà fraîchement accueilli par les locataires : « Mais Monsieur Cornuz, il n’y a pas de radiateurs ! Vous n’avez pas prévu de chauffage ! » 
Pas toujours au fait des dernières innovations en matière de chauffage, les locataires ne sont pas forcément sensibles aux enjeux de la transition énergétique. « Pour certains, les gens que nous logeons ont encore l’habitude des énergies solides, comme le bois. Ils paient l’énergie avant de la consommer. »   Pour ceux-là, une véritable démarche d’accompagnement et d’information a été élaborée :    « On a mis en place un accueil spécifique, on leur laisse des guides et on revient dans les six premiers mois pour donner des explications si nécessaire. » 
Tout le monde est d’accord : lutter contre la fracture énergétique sans écouter les principaux concernés est une entreprise vouée à l’échec. Christophe Adam rappelle que « les grandes avancées médicales, se sont faites grâce aux patients et à leurs familles qui ont poussé le corps médical à bouger ses grilles de lecture ».
Haut de page